Amours, délices et orgue de barbarie

Nina se sentait légère et heureuse. Le sortilège de l’alcool et la fatigue, l’amour aussi la maintenait à quelques centimètres du sol.  Ses mouvements étaient ralentis et quelques peu saccadés, comme pixelisés mais le sourire radieux de Samuel – si grand qu’il devait être douloureux (comme le sien) – s’imprimait sur sa rétine à chaque fois qu’elle le croisait. Leurs mains moites nouées ne pouvaient plus se lâcher de peur de se laisser perdre, emporter par la foule.

Un léger sursaut de panique lui serra d’ailleurs l’estomac un instant : la musique des attractions foraines était assourdissantes et chaque fois qu’elle tournait la tête, les lumières éblouissantes, diffractées par l’obscurité et l’ivresse brouillait le décor d’un voile insaisissable.

Elle ne se laissa pourtant pas distraire et focalisa, au prix d’un effort soutenu, son attention sur la barbe à papa que Noémie lui tendait. Elle vit sa main saisir le bâtonnet collant, l’éviter une fraction de seconde puis sentit la section rectangulaire sous ses doigts. Elle s’agrippa. Elle sentit (ailleurs) ses doigts se dénouer de ceux de Samuel pour se plonger dans le nuage de sucre rose.

Elle déchira un lambeau de coton poisseux et le fourra dans Lire la suite « Amours, délices et orgue de barbarie »

Survivante

Alors que le berlingot marmoréen fondait sur sa langue, un souvenir la fit frissonner : les visites chez ce médecin taciturne en blouse blanche, son enfance, la douce main rassurante de sa mère, la douleur aiguë de la piqûre…

Aujourd’hui, les virus désactivés se suçotaient lentement avant de retrouver les bras de Morphée – pour garantir l’immunité du lendemain – et la vie de bohème dont elle rêvait à 10 ans n’était plus une utopie mais une question de survie.

Inès souffla la bougie et s’emmitoufla dans son sac de couchage. Le murmure de la rivière se fit oppressant dans l’obscurité. Elle craignait de ne pas entendre d’éventuels maraudeurs. Il ne lui restait plus que quatorze berlingots. Elle ne pouvait pas courir le risque de se les faire voler. Plus que deux semaines avant qu’une aube vernale ne la tire des périls de l’hiver. Deux semaines encore et elle pourrait espérer résister une année supplémentaire.

Il faudrait encore se procurer des vaccins avant l’automne suivant mais c’était encore loin… Elle aurait tout l’été pour préparer une excursion vers la Ville engorgée d’êtres encore humains mais en loques, leurs visages creusés par les aspérités d’une existence saturée de dangers, prêts à tuer pour ces cachets.

Elle enfoui sa tête entière à l’intérieur du sac de couchage comme pour se couper du monde et de ces innombrables pensées qui à nouveau la tiendraient éloignée du sommeil. Il faisait si froid et elle avait tant besoin de repos… A quoi tenait qu’elle parvenait à s’accrocher si fort à la vie ?

 


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Le dîner de coqs

 

Aujourd’hui, je participe au challenge d’écriture proposé par Marie du blog L’atmosphérique.

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Le thème d’aujourd’hui est « le dîner d’ex amants » inspiré du livre “Partition amoureuse” de Tatiana de  Rosnay. Dans ce roman, le personnage principal, qui est une femme, a une idée originale “inviter les hommes qui ont le plus comptés pour elle, seuls, sans femme ou petite amie – un diner d’ex amants.”  


Esther déposa la dernière touche de mascara noir sur ses cils et recula d’un pas pour se jauger. Okay, ça irait comme ça. Les rides et les fils gris dans ses cheveux, il faudrait faire avec.

Elle se dirigea vers le salon en scannant le couloir : rien ne traînait. Son home sweet home avait tout l’air d’un appartement témoin Ikea. Parfait. Il n’était pas question de rajouter de la vulnérabilité à cette soirée qui allait, quoiqu’elle fasse, la dévaster.

La table était dressée, le plan de table fixé dans sa tête (Lionel –  le brun ténébreux, Jonathan – le blond athlétique, elle-même – la proie, Rémi – l’intello séduisant et Sylvain – l’artiste maudit), les lasagnes gratinaient dans le four. Elle s’autorisa un premier mojito sur son balcon en attendant ses invités. Le soleil descendait doucement sur l’horizon de ses amours perdues.

Elle essaya de déterminer lequel de Lire la suite « Le dîner de coqs »

Quelques minutes de répit

Justine posa discrètement la main sur son ventre. Ça tirait encore sur la cicatrice de la césarienne. Elle prit une profonde inspiration pour laisser passer la gêne, releva le menton pour laisser le soleil inonder son visage et ferma les yeux. Les paroles de ses collègues flottaient autour d’elle comme des papillons transparents. Ces minutes étaient précieuses.

Malgré le plaisir que lui procurait inévitablement cette causette au soleil, elle pensait toujours à ce qu’elle aurait pu faire de sa pause méridienne : du plus efficace – traiter ses mails, du plus léger – fignoler son dernier billet de blog, du plus sain – une séance de yoga ou un footing… Non, elle ne faisait plus rien de tout ça !

La douleur dans le bas ventre lui rappelait ses contraintes et ses engagements : rentrer pour 18h, cuisiner quelque chose d’équilibré et Lire la suite « Quelques minutes de répit »

Inconfort

Il se présenta à 16 heures aux urgences pour priapisme.

Regard en coin de l’infirmière…

« Je-je suis innocent !… J’ai bien cédé à une douceur, tenta-t-il. Mais ce n’était qu’une meringue à l’écorce d’orange.

– Mauvaise idée ! Les fruits sont défendus.

– Et l’armoise ? On m’a dit…

– Non plus. Je peux seulement vous proposer une décharge… d’électricité.

– Euh ?!? Je préférerais la potence… »

Deux heures plus tard, de retour dans l’ambulance, la conversation lui revint en mémoire… et le priapisme avec.

« Et puis merde ! »


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Ce qu’elle a dans le ventre

Quarante huit jours. Et autant de nuits. Entre les médicaments et les larmes, il lui fallait tenir le compte sur un carnet. Noter chaque étape de ce parcours au fond d’elle-même.

Elle écrivait ses sentiments, ses émotions, ses hallucinations, ses tremblements et ses joies hystériques. Deux cycles qu’elle n’observait qu’elle-même : ses choix, ses envies, ses ratés, les embûches et les succès.

Dans un jour ou deux, Yannick viendrait lever les scellés, lui rendre les clefs et l’autoriser à sortir. Elle lui avait fait promettre d’attendre, malgré ses cris, ses protestations, ses lamentations. Ne la libérer qu’à la fin des deux cycles. La laisser toute entière au silence et à la solitude pour cheminer vers ce qu’elle avait de plus sincère en elle.

C’était Angèle qui lui avait fourni les drogues : des accélérateurs d’introspection, des catalyseurs de sensations. Et puis, le geste était devenu mécanique : recueillir les 2 gélules au creux de sa main et les porter à sa bouche, un grand verre d’eau. A chaque fois que la réalité semblait à nouveau percer les brumes de sa conscience.

Pour les heures qui lui restaient à tenir, elle se répéta la citation de cette sorte de chaman sud-américain qui l’avait initiée au parcours : « En toi est la lumière ». Elle l’avait marouflée sur une toile en face de son canapé, pour la répéter encore et encore, à chaque vague de lucidité.

La gentillesse de cette homme l’avait portée suite au deuil et elle avait voué une totale confiance en son rituel de régénération pour tourner la page de cette épreuve indicible.

***

Yannick avait marqué d’une croix au feutre rouge le calendrier cartonné accroché à la porte de sa cuisine : le 5 février, il devait aller libérer Anaïs. Il était inquiet. Bien sûr, cette femme était bizarre, complètement barrée auraient affirmés d’anciennes connaissances. Mais la tristesse qui l’avait envahie suite à la disparition légitimait maintenant toutes ses fantaisies, ses délires ou même ses folies.

C’était une créative, une artiste, une illuminée et ce chaman l’avait soutenue comme aucun de ses amis n’avaient été capable de le faire. Mais ce rituel avait tout du sordide suicide organisé.

Pendant ces presque deux mois, il n’avait cessé de penser qu’il n’aurait pas dû accepter. Il s’était mille fois vu se précipiter chez elle et faire céder la porte : la trouver encore en vie peut-être, si faible. Il voyait son corps flotter dans des rêves poisseux, éviscéré sans doute, gisant au milieu de son appartement dévasté, les murs badigeonnés de coups de pinceau ensanglantés.

Il fit le tour du pâté de maison pour se donner du courage. Il s’attendait au pire, bien sûr, se demandant comment il avait pu en arriver à faire un truc aussi stupide. Ses genoux lui paraissaient grippés en gravissant les escaliers. Il se surprit même à humer l’air à la recherche d’une odeur de décomposition.

Le cliquetis de la serrure lui fit accélérer le cœur. Les yeux clos, il laissa la porte couiner comme dans un mauvais film d’horreur. Mais le soleil baignait un appartement impeccable où flottait une douce odeur de lavande.

Anaïs se jeta dans ses bras pour une étreinte puissante. Sa préférence était allée à la vie.

***

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Vivre d’imaginaire et d’eau fraiche

Il y a ce que je vis, bien sûr : des rencontres, des événements minuscules, des projets d’envergure, un quotidien harassant. Et puis, il y a tout ce à quoi donne naissance ces détails insignifiants : un feu d’artifice de pensées, de possibles, d’autres vies en somme.

Il y a dans ma tête des forêts mystérieuse, des lutins fantasques et des loups terrifiants, des champignons méconnus et des refuges douillets. Il y a des lacs paisibles, entourés de montagnes majestueuses, parfois gelés et des mers démontées.

Il y a un paradis et de nombreux enfers. C’est un univers complexe fait de trous noirs sordides et d’étoiles éblouissantes.

Il est peuplé de personnages insaisissables et multiples. Ces gens que je connais y deviennent tout autres, se parent de qualités magnifiques ou révèlent des instincts effroyables.

J’y évolue sans complexe et comme une reine en son royaume, je décide de tout : quoi dire, quoi faire, qui et comment aimer, qui laisser vivre et qui doit mourir. J’y fais pousser les fleurs puis les laisse jouer au vent ou en déchiquette les pétales un à un sans retenue.

Les couleurs y sont plus vives, plus tranchées. Les formes mal délimitées. Le soleil ne s’y couche jamais vraiment : il y a des lueurs perpétuelles pour me laisser explorer à toutes heures cette terra incognita.

Des moitiés de nous

Je finirai tout seul. Inévitable.

Je ne sais pas si c’est mon destin, cette promesse faite à moi-même de bosser pour réussir, réussir dans la vie, être reconnu et estimé qui est en train de prendre le goût de la fatalité. Peut-être est-ce simplement que j’ai fait les mauvais choix.

Certes, je marche bien, je n’ai pas à me plaindre. Je vais atteindre les objectifs que je me suis fixés dans le boulot. Mais ailleurs ? Que dire d’une vie de labeur acharné ? Comment justifier ces priorités au regard du temps qui passe ?

Toujours seul. Je me couche seul. Je pars en vacances seul. Je prends mon petit dej avec mon téléphone. Personne à mon chevet lorsque je suis malade.

Seul.

Je pourrais sûrement encore trouver quelqu’un pour partager ça. Une jolie poupée simple et amoureuse, qui me laisserait vivre ma vie sans trop poser de questions. Elle me ferait des enfants, des petits plats et la lessive. Il n’est pas trop tard pour ça.

Je continuerais à bosser jours et nuits, je prendrais des maîtresses pour débrouiller mes pulsions, je partirais des jours ou des semaines pour mes trails, mon boulot ou les femmes. Elle ne dirait rien, se chargerait de tout. Elle m’aimerait inconditionnellement. J’ai déjà eu des candidates.

Pas comme Pauline qui ne supportait plus les horaires à rallonge, ne jamais savoir quand j’allais rentrer, l’odeur d’une autre sur mes chemises. Cinq ans de ma vie foutu en l’air par insouciance. Bien sûr je l’ai aimée, pas comme elle aurait voulu mais quand même beaucoup. J’ai eu trop vite confiance en Lire la suite « Des moitiés de nous »

La flaque

Tu m’as dit plusieurs fois qu’il fallait vivre à fond. Que la mort pouvait s’inviter à tout instant. Tu m’as donné des exemples.

Tu as raison. Tu penses à ta mort. J’y pense aussi. Et je ne comprends pas : on est là à se regarder en chiens de faïence sans oser s’approcher, sans faire ce tout petit pas.

Je pense alors à ma mort. Et surtout à tout ce que j’ai en moi pour toi, immense. Un truc gros comme ça qui se déversera sur le trottoir le jour où je me ferais percuter par une voiture. Qui coulera, visqueux, dans le caniveau. Comme du sang, pourpre mais irisé, comme un hydrocarbure. Tout ça restera là, mal étalé de longs jours à sécher. Tu ne l’auras pas pris alors d’autres pourront se servir en passant. Récolter une petite fiole de tout ce beau liquide pour les jours difficiles. Ou marcher dedans dans la plus totale indifférence et râler parce qu’il va falloir faire quelque chose de ces chaussures dégueulasses avant de rentrer. Peut-être que quelqu’un nettoiera à grande eau, sous un jet puissant, alors ce truc fort qui vit en moi se diluera, perdra son intensité et sa densité. Ce ne sera plus rien pour toi, plus rien pour personne. Je serai morte et tu n’auras rien eu.

C’est dommage.

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