Amours, délices et orgue de barbarie

Nina se sentait légère et heureuse. Le sortilège de l’alcool et la fatigue, l’amour aussi la maintenait à quelques centimètres du sol.  Ses mouvements étaient ralentis et quelques peu saccadés, comme pixelisés mais le sourire radieux de Samuel – si grand qu’il devait être douloureux (comme le sien) – s’imprimait sur sa rétine à chaque fois qu’elle le croisait. Leurs mains moites nouées ne pouvaient plus se lâcher de peur de se laisser perdre, emporter par la foule.

Un léger sursaut de panique lui serra d’ailleurs l’estomac un instant : la musique des attractions foraines était assourdissantes et chaque fois qu’elle tournait la tête, les lumières éblouissantes, diffractées par l’obscurité et l’ivresse brouillait le décor d’un voile insaisissable.

Elle ne se laissa pourtant pas distraire et focalisa, au prix d’un effort soutenu, son attention sur la barbe à papa que Noémie lui tendait. Elle vit sa main saisir le bâtonnet collant, l’éviter une fraction de seconde puis sentit la section rectangulaire sous ses doigts. Elle s’agrippa. Elle sentit (ailleurs) ses doigts se dénouer de ceux de Samuel pour se plonger dans le nuage de sucre rose.

Elle déchira un lambeau de coton poisseux et le fourra dans sa bouche maladroitement : la bouche béante, elle dû presser la pâte de ses doigts sales puis les démêler du sucre fondu. Finalement, sa langue à la rescousse, elle décolla le duvet de bonbon de son index intrusif.

La douceur excessive et le parfum de fraise (si léger qu’on aurait davantage dit le souvenir d’un parfum de fraise) lui soulevèrent le cœur. La montagne rose devant son nez lui parut soudain insurmontable et écœurante, la chanson de l’orgue de barbarie derrière elle se fit assourdissante, entêtante, une odeur de friture la saisit brutalement émanant d’une baraque à frite trop proche, la foule parut soudain compacte – un dos la repoussa contre le stand de pâtisseries, les allées trop étroites, la lumière trop vive, piquante, trop de couleurs. Les traînées des mouvements autour d’elle l’empêchait de comprendre où se trouvaient Samuel et Noémie.

Elle lâcha la barbe à papa qui vint s’écraser au milieu du flot de jambes des passants. Leurs pas se détournèrent et il se créa autour de Nina comme une île. Elle fixa malgré elle les miettes de cookies qui s’étaient collées sur la barbe à papa gisant au sol : focus, détail, attention trop soutenue pour son état. Elle releva la tête et tout se mis à tanguer dangereusement. Plus aucun détail n’était assimilable.

Ses mains vides et collantes semblaient détachées de son corps, à la recherche de celle de Samuel comme d’une bouée.

Elle se vit errer jusqu’au petit matin, tentant vainement de se représenter les visages brouillés qu’elle distinguait entre les néons et les spots multicolores, poupée désarticulée et abandonnée, à la recherche de son trio. Pathétique.

Quand elle émergea d’un lourd sommeil nauséeux, le décor continuait de tourner mais l’inconfort du bois du banc était mordant et le mécontentement se lisait nettement sur le visage de son père. Il n’avait eu aucun mal à la trouver cette fois-ci, l’habitude de ses caprices : elle fuyait sa famille pour retrouver sa bande, sans prévenir, sans précaution, sans filet de sécurité.

Il avait peur pour elle mais ne savait que lui exprimer sa réprobation. Il savait que la transgression faisait le sel de l’adolescence mais il tenait trop à elle pour ne pas craindre de la perdre.


C’est ma première participation aux « Plumes » chez Emilie, version 7.20.

12 commentaires sur “Amours, délices et orgue de barbarie

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