Je finirai tout seul. Inévitable.

Je ne sais pas si c’est mon destin, cette promesse faite à moi-même de bosser pour réussir, réussir dans la vie, être reconnu et estimé qui est en train de prendre le goût de la fatalité. Peut-être est-ce simplement que j’ai fait les mauvais choix.

Certes, je marche bien, je n’ai pas à me plaindre. Je vais atteindre les objectifs que je me suis fixés dans le boulot. Mais ailleurs ? Que dire d’une vie de labeur acharné ? Comment justifier ces priorités au regard du temps qui passe ?

Toujours seul. Je me couche seul. Je pars en vacances seul. Je prends mon petit dej avec mon téléphone. Personne à mon chevet lorsque je suis malade.

Seul.

Je pourrais sûrement encore trouver quelqu’un pour partager ça. Une jolie poupée simple et amoureuse, qui me laisserait vivre ma vie sans trop poser de questions. Elle me ferait des enfants, des petits plats et la lessive. Il n’est pas trop tard pour ça.

Je continuerais à bosser jours et nuits, je prendrais des maîtresses pour débrouiller mes pulsions, je partirais des jours ou des semaines pour mes trails, mon boulot ou les femmes. Elle ne dirait rien, se chargerait de tout. Elle m’aimerait inconditionnellement. J’ai déjà eu des candidates.

Pas comme Pauline qui ne supportait plus les horaires à rallonge, ne jamais savoir quand j’allais rentrer, l’odeur d’une autre sur mes chemises. Cinq ans de ma vie foutu en l’air par insouciance. Bien sûr je l’ai aimée, pas comme elle aurait voulu mais quand même beaucoup. J’ai eu trop vite confiance en cette sécurité, l’acquis. J’ai eu peur sans doute de cet engagement immense et de toutes les portes que je refermais malgré moi, dans ce choix de vie. J’ai oublié qu’elle était forte et ne se laisserait pas marcher dessus. J’aimerais rembobiner notre histoire et lui donner une seconde chance. J’ai la certitude pourtant que je ferais les mêmes erreurs.

Il me faudrait une femme à l’inverse d’elle. Une soumise, une esclave.

Mais jamais ces filles-là ne m’ont attiré. Je les aime tenaces et vives, contestataires, vaillantes. Belles mais pas seulement. Un truc en plus, indispensable. Le regard dur, inaliénable.

Esther… Elle a tout ça. Elle est trop : lumineuse, barrée, libre, intense.

Quand elle est là, la vie est plus belle.

Et pas seulement pour la métaphore.

Pourquoi (ne) l’avoir rencontrée (que) maintenant ? Le destin est vachard. L’évidence de s’être ratés. Le goût d’un encore possible. Je la vois et le spectre d’une autre vie m’emplit la bouche d’amertume.

Bien sûr et même si je m’en défends, c’est elle que j’ai attendu toutes ces années. C’est elle qui pourrait donner un autre sens à la vie. Qui aurait pu… Peut-être est-ce seulement par goût pour l’inaccessible, n’empêche j’y crois vraiment. Mais elle ne m’a pas attendu et sa vie à elle a déjà un sens. Dans nos conversations, je me sens minuscule au milieu de son existence bien réglée, si pleine et équilibrée. Lancée à toute vitesse sur des rails bien parallèles.

Même si elle déploie une énergie folle pour me donner l’impression du contraire, même si elle me cherche et sait parfois me trouver, il n’y a pas de place pour moi dans sa vie. Ou seulement des bribes, des instantanés, des fugacités d’elle dont jaimais je ne pourrais être rassasié. Aucune autre ne m’a donné ce sentiment dévorant : la vouloir toute entière, l’englober, la posséder.

Ces quelques instants où je me laisse aller à penser cette vie que nous aurions pu avoir : des soirées et des nuits sans échéance, 2 ou 3 enfants, des vacances à la plage, une maison avec un grand jardin, les dimanches barbecue… et c’est mon cœur qui se transperce, mon estomac qui se noue, mon mental qui vrille.

Alors plutôt que de n’avoir jamais assez, je préfère ne pas l’aimer, l’ignorer, renoncer définitivement avant même d’avoir commencé, ne pas me laisser happer par cette relation pour laquelle j’ai peur (d’être prêt à me sacrifier, me perdre, me renier…).  Il faudrait renoncer à l’exclusivité, le grand amour, les projets majuscules.

Mais nous ne sommes pas finis et il n’est jamais trop tard pour l’amour. Paradoxe absolu, contresens brutal : de l’amour oui, mais sans espoir. Comment transcender notre condition ?

Que puis-je faire d’autre que fuir ? La fuir ? Fuir l’amour et ses possibles. Fuir les complications. Fuir les méandres de toutes ces vies manquées.

Bosser.