Tu m’as dit plusieurs fois qu’il fallait vivre à fond. Que la mort pouvait s’inviter à tout instant. Tu m’as donné des exemples.

Tu as raison. Tu penses à ta mort. J’y pense aussi. Et je ne comprends pas : on est là à se regarder en chiens de faïence sans oser s’approcher, sans faire ce tout petit pas.

Je pense alors à ma mort. Et surtout à tout ce que j’ai en moi pour toi, immense. Un truc gros comme ça qui se déversera sur le trottoir le jour où je me ferais percuter par une voiture. Qui coulera, visqueux, dans le caniveau. Comme du sang, pourpre mais irisé, comme un hydrocarbure. Tout ça restera là, mal étalé de longs jours à sécher. Tu ne l’auras pas pris alors d’autres pourront se servir en passant. Récolter une petite fiole de tout ce beau liquide pour les jours difficiles. Ou marcher dedans dans la plus totale indifférence et râler parce qu’il va falloir faire quelque chose de ces chaussures dégueulasses avant de rentrer. Peut-être que quelqu’un nettoiera à grande eau, sous un jet puissant, alors ce truc fort qui vit en moi se diluera, perdra son intensité et sa densité. Ce ne sera plus rien pour toi, plus rien pour personne. Je serai morte et tu n’auras rien eu.

C’est dommage.