Séance de torture

« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ! »

Je devais avoir à peine 10 ans quand j’ai entendu cette sentence pour la première fois. En sixième sûrement, alors que je venais de rentrer au collège avec une grosse année d’avance, laissant mes copines à l’école primaire et m’accablant d’une pression à la réussite complètement démesurée.

« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ! » lança-t-elle sur un ton pincé, à la fois agacé et déçu. Le livre claque, elle me le tend.

« Tu ne la sais pas. Appelle-moi quand tu la sauras. »

La porte se referme.

Je pourrais sûrement lui dire que « savoir » n’est pas « comprendre ».

Je pourrais lâcher l’affaire puisque de toute façon, même si j’arrêtais là, j’aurais sûrement l’une des meilleures notes de la classe.

Je pourrais l’envoyer chier.

Je pourrais seule décider si j’ai suffisamment étudié ou non plutôt que de lui réciter consciencieusement mes leçons.

Je pourrais allumer la télé et penser à autre chose.

Mais non, je ne peux rien faire de tout ça (l’emprise) alors je reprends mes révisions jusqu’à connaitre à la perfection chacun des mots, si bien que ma diction devient fluide, que des réponses limpides se forment sans difficulté et que ma mère valide avec fierté.

Jusqu’au bac, j’ai eu besoin de son assentiment. Après elle n’a plus suivi.

Mais aujourd’hui encore, à chaque fois que je dois présenter mon travail, cette formule résonne entre mes oreilles :

« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. »

J’ai l’impression que tout ce qui est imparfait dans mon exposé résulte d’un défaut de compréhension de MA part, d’une faiblesse de MA part, d’une insuffisance de MA personne. Jamais je n’envisage que l’autre n’ait pas le bagage suffisant pour suivre, que le sujet en soi puisse être complexe, que toutes formes de communication soient faites d’ajustements et de répétitions.

Je m’oblige à la clarté et à la précision à chaque étape. Je ne me laisse aucun droit à l’erreur, à la bafouille, à la reprise.

C’est une pression folle, insoutenable. Ce sont des heures de préparation, d’entrainement, de cogitation.

C’est une migraine garantie à chaque fois.

12 commentaires sur “Séance de torture

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  1. Ma mère était institutrice. Elle m’a appris à lire … et ne s’est même pas rendu compte que j’étais profondément dyslexique. Ouille ! Elle a un alibi : à l’époque, la dyslexie était peu connue et encore moins reconnue. La plaie est fermée. Reste la cicatrice qui me fait, moi. Bon courage à vous, Euphrosyne.

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