C’est un livre étonnant. Très dérangeant aussi. Vraiment immoral parfois.

luke rhinehart homme dé dicemanIl questionne puissamment le sens de la vie et les choix qui nous conditionnent.

Il est curieusement féministe et à la fois diaboliquement misogyne (publié en 1971, il porte en lui une vision du couple assez datée..).

Aux deux premières manches, les dés me firent accorder plus d’attention aux enfants ; je devais jouer au moins cinq heures par jour avec eux chacun des trois jours de mon week-end. (Quel dévouement ! Quel sacrifice ! Mères du monde entier, que ne donneriez-vous pas pour ne passer QUE cinq heures par jour avec vos enfants ?)

Délicieusement érotique et parfaitement dégoûtant aussi. Généralement drôle.

C’est un OVNI littéraire. Un récit cynique. Un manifeste anti-routine.

Les modèles que se constitue l’enfant sont une prostitution aux modèles parentaux. Ce sont les adultes qui les régissent et ce sont eux qui décernent des récompenses aux enfants qui s’y conforment. Tout est affaire de modèles. Et ça se termine par le malheur de tous.

L’Homme-dé (Diceman en anglais) est l’(auto)biographie de Luke Rinehart, psychiatre new-yorkais reconnu, mari aimant et père de 2 enfants, cercle amical et professionnel stable, il est bien installé dans la vie et son train-train quotidien.

C’est donc le récit d’un homme qui s’ennuie, reconnait l’ennui autour de lui et décide de confier son existence aux choix du Dé pour s’en extraire : il invente la Dé-vie. Une seule règle : respecter le choix du Dé !

Dès lors, il va faire de sa vie une œuvre de science-fiction, entraînant dans sa folie une bonne partie de son entourage puis des foules d’adeptes de la méthode grâce à la création de Dé-centres où il diffuse sa philosophie.

Il y a les décisions anodines : fromage ou dessert ? dessus ou dessous ? enthousiaste ou lascif ?

Et puis des choix plus difficiles : rester ou partir ? vivre ou tuer ?

Son objectif à terme est de faire perdre à l’homme sa cohérence pour lui permettre de vivre 1000 vies en une, de suivre chacun de ses instincts sans limite pour exister pleinement.

N’importe qui peut être n’importe qui.

J’ai adoré la première partie : le style est percutant, très dynamique et Luke nous emmène dans son univers à un rythme trépidant. Comme un enfant qui ouvre une boite de bonbons, il expérimente sa nouvelle idée avec avidité et tente d’embarquer le lecteur dans cette aventure. Les descriptions piquantes de ses proches et de ses entretiens cliniques sont réjouissants !

Le milieu du livre est beaucoup plus mou : il s’enlise à vouloir théoriser cette pratique (il parait que c’est le Dé qui lui a demandé de le faire) et j’ai regretté de ne pas avoir su sauter ces longues pages rébarbatives (mais le Dé avait exigé que je continue). Heureusement que les nombreuses scènes de sexe maintiennent l’attention en éveil 🙂

La sensation d’une bonne bitte bien chaude vous roulant dans la bouche est sans aucun doute une expérience que tout le monde devrait faire, mais, pour moi, elle n’est qu’un plaisir sexuel de deuxième zone. Il est assez flatteur d’avoir du sperme chaud vous jaillissant dans la bouche si l’on a le moindre orgueil du travail bien fait, mais c’est dans le meilleur des cas un plaisir plus psychologique que physique. Avaler par le nez de la soupe chaude trop salée n’est pas exactement l’idée que je me fais de la parfaite béatitude des sens, mais je suis prêt à reconnaître mes limites.

Heureusement juste avant la fin, l’auteur relève un vrai défi : le Dé réclame un meurtre. Même si les choix s’avèrent moins subversif que prévus, j’ai raccroché à ces pages avec plaisir. Pour la toute fin, par contre, j’ai lâché et le dernier paragraphe m’a semblé raté…

Ceci dit, je crois que c’est le genre de livre tout bonnement impossible à terminer d’autant qu’il pousse la mise en abîme jusqu’à l’extrême en laissant planer le doute sur la véracité du témoignage (sur l’aspect partie « auto » de la biographie). L’auteur est-il celui qu’il prétend ? Qui a écrit ce livre : le psychiatre d’avant l’intervention datale ou l’un des personnages animé par le Dé ? Luke Rhinehart existe-t-il vraiment ? Son créateur (G.P. Cockroft) serait-il devenu un autre par le truchement du Dé ? Une petite recherche sur internet donne quelques éléments sans résoudre définitivement le mystère…

Finalement, je ne saurais le conseiller. Il est trop étrange et c’est encore un ouvrage pour lequel on pourrait m’accuser d’être « bizarre », voire même « tordue »… Je n’ai pas tout aimé, j’ai sauté de nombreux passages, j’ai adoré le style à certains moments et je me suis profondément ennuyée à d’autres.

N’empêche, pour moi, c’est une lecture fondatrice.

– Note tes options et jette les dés, dit-il. Je me demande pourquoi tu continues à discuter.

 


Remarque sémantique :

En anglais, l’auteur accole « dice » (i.e. « dé ») aux substantifs qui décrivent sa nouvelle existence : dice-life, dice-person, dice-centers, etc.

En français, passer à la dé-vie, aux dé-personnes, aux dé-centres ou à la dé-cision insiste, par l’aspect « privatif » du préfixe, sur l’idée que cette philosophie de vie enlève à l’homme sa consistance…

Bonne lecture 🙂

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