A mesure que cette expérience se déployait à travers moi, j’ai su que j’allais devoir l’écrire mais la publier ? Pour faire passer quel message au fond ?

Militer pour le droit à l’avortement ? Me lancer dans un plaidoyer pour la contraception ? Déconstruire les clichés qui accompagnent ces thèmes ? Trouver une légitimité dans le choix que j’ai fait ?

Rien de tout ça précisément je crois… Juste raconter ce parcours si secret bien qu’ordinaire me semble indispensable : ce blog est là pour dire, pas pour taire. Les épreuves de femme y ont leur bonne place.

Et pourtant, je ne sais pas bien par où commencer : ma position par rapport à l’avortement, les raisons de mon choix, le récit linéaire de mon aventure, une sélection des pires moments…

Comment le raconter ?

Tant pis, je me lance et

j’en viendrai sûrement à tous ces sujets… en ordre dispersé et sûrement en plusieurs billets !


Mère de famille. Cheveux clairs coupés au carré. Maquillage léger. Sourire et politesse de rigueur. Mariée et ayant pris le nom de mon mari. Salariée sans ambition. Aucune dette ni aucune folie à déclarer. Je crois être dans les clous de toutes les conventions sociales en vigueur.

Lisse à pleurer.

Et alors, question contraception quand on est une femme sanglée dans le moule des codes patriarcaux en vigueur ? J’ai (toujours eu) une vie sexuelle paisible et mes rares écarts ont  été (hasard ou coïncidence ?) maîtrisés si bien que je n’avais jamais eu besoin de me renseigner de près sur les questions d’IVG.

Depuis un peu plus d’un an, après mon deuxième enfant, j’ai choisi le stérilet.

Non, je ne veux pas prendre de risque, et en dehors des considérations médicales concernant la pilule, je ne me sens plus en âge – ni en disponibilité mentale vs. 2 enfants en bas âge à gérer –  de me poser la question 10 fois par mois :

« Est-ce que j’ai bien pris mon comprimé ? Où est ma plaquette ? Quelle heure il ééééééééé ? »

Et pourtant, je suis tombée enceinte. Enceinte sous stérilet : 2 femmes / 1000 par an (Statistique non vérifiée, si quelqu’un a des sources, ça m’intéresse… il va falloir que je réfléchisse aux suites à donner à ma contraception ! Je suis un peu chat échaudé là 😦

Alors en plus, comme j’étais sûre de ma contraception et que j’ai tendance à être trop sensible à mes « signaux internes », je me suis forcée à dédramatiser un chouïa le retard de règles (d’autant que mon retour de couches ne date d’il n’y a pas si longtemps et que – vu ma confiance dans le dispositif – je ne note pas très consciencieusement les dates de mes dernières règles…)

Pourtant : retard de règle > 10 jours + hypersomnie + aigreurs d’estomac + constipation (je ne vous ai jamais dit comme c’est bonheur, la grossesse ?!?) + sensation d’être grave boudinée dans mes fûtes = test urinaire PO-SI-TIF !

La tuile.

Me voilà donc, mardi matin : pipi sur le Clearblue et la barre verticale vire immédiatement au bleu profond, dessinant un + très net. J’attends la minute réglementaire histoire de m’assurer qu’il ne s’agit pas d’un défaut du machin. Nonon, la barre de contrôle clignote presque. C’est sûr de sûr.

Je sors des toilettes avec une gueule de 6 pieds de long.

Je souhaite (souhaitais ?) avoir un troisième enfant. Papaidi trouve que 2, c’est suffisant.

Etre enceinte une troisième fois, par hasard, malgré toutes les précautions nécessaires, c’était un peu le scénario rêvé finalement…

Sauf que là, maintenant tout de suite, c’est pas possible du tout.

Contexte : Bout2Joie vient d’avoir 20 mois et en plus de quelques problèmes de santé récurrents, il a dû en tout et pour tout « faire » 20 nuits.

Et les réveils nocturnes, on en parle ? une perte de tétine et on se rendort ? Nooon : il met en moyenne 2 heures à se rendormir et se lève autour de 6h (autour veut bien dire : parfois souvent avant 6h !)

On rajoute occasionnellement les pipis au lit et cauchemars de sa grande sœur.

Mes cycles de sommeil sont complètement détraqués et même lorsqu’il dort miraculeusement, moi pas.

Épuisée ? Exténuée ? Vannée ? Vidée ? Moulue ? Claquée ? Éreintée ? Anéantie ?

Tout ça à la puissance 10.

Dès qu’on subit une nuit pire que les autres, je suis irascible, agressive, impatiente et… je hurle sur mes enfants… voire les secoue ou les tape, tout en leur disant des trucs horribles et destructeurs, je dois l’avouer à ma plus grande honte mais tant qu’à faire le tour de la situation, voilà où elle en est et ce en dépit de toutes mes bonnes intentions (je n’ose pas imaginer où on en serait dans le cas contraire).

La patience a besoin de repos pour se recalibrer.

Rajoutez à ça un fond latent de dépression et vous voyez le cocktail explosif ?

Donc pour moi, un troisième enfant maintenant, ça voudrait dire : risques pour ma santé, pour l’intégrité de mes enfants, la survie de mon couple, l’équilibre de ma famille…

Rien de moins, non.

Je contacte illico ma sage-femme par texto. Elle répond rapidement, elle est en congé maternité : au 9e mois et elle attend sagement chez elle que bébé se pointe. Donc voilà, elle ne peut pas me recevoir et je ne comprends pas bien pourquoi sa collègue non plus… Ensuite, je me suis laissée guidée par l’enchaînement pénible des étapes et je ne suis pas revenue sur cette hypothèse.

J’imaginais que ma sage-femme bienveillante et disponible allait me recevoir dans la journée et régler ça dans la minute (une disposition légale récente les autorise à pratiquer les IVG médicamenteuse en ville) mais non.

Ça commençait mal au fond.

Je ne veux pas cracher dans la soupe : elle a échangé avec moi des textos tout au long de ces longues journées, a répondu rapidement à mes craintes et m’a orientée dans les différentes démarches toujours avec bienveillance. Elle m’a spontanément demandé des nouvelles et je me suis sentie accompagnée (à défaut d’être portée…).

Première étape :

Rendez-vous pour l’échographie de datation. Ma SF (sage-femme pour ceux qui ne suivent pas 😉 me donne un contact et me presse pour prendre rendez-vous (j’ignore alors que je suis limite dans les délais pour l’IVG médicamenteuse).

J’appelle et explique brièvement l’urgence. Elle me reçoit 2 heures plus tard.

Je me sentais sur de bons rails jusqu’à ce que devant l’image confirmée du sac embryonnaire et de ses palpitations, elle dégaine un sourire perfide :

« Alors ? Toujours sûre ?« 

Oui, moi je vois seulement une tache noire alors que mes 2 enfants, leurs besoins immenses et ma fatigue sans fond palpitent très fort au creux de mes tripes.

« Ah. Ben. Vous n’êtes pas obligée de regarder alors…« 

L’écran est juste en face de la table d’examen, inclinée pile pour une vue plongeante. Je devrais fermer les yeux ou tourner la tête. Tant pis.

A ce terme, une écho, c’est surtout une promesse, en fonction de ce qu’on est capable d’y mettre dedans : nos projets, nos envies, nos besoins et un ensemble de circonstances plus ou moins propices.

Elle me demande la date de mes dernières règles. Je lui avoue, un peu pour faire la conversation, que c’est la première fois que je la note depuis ma précédente grossesse.

Elle y voit un signe.

Je me sens alors obligée de me justifier (c’est un défaut de fabrication chez moi) : grosse fatigue et dépression… mouais, elle n’est pas convaincue mais se la ferme quelques minutes.

Pourquoi je me suis sentie obligée de continuer ? Ses mots ou le silence peut-être me poussent à me défendre.

« J’avais choisi un stérilet quand même, c’est une contraception fiable. » (sous-entendu un choix réfléchi et cohérent)

 » Mais ça existe les grossesses sous stérilet quand même, on le sait… » Elle a dit ça comme elle aurait dit « le retrait n’est pas une méthode très fiable, Madame, vous savez… » avec un soupçon d’infantilisation et de condescendance.Je me suis sentie frivole et inconséquente comme si j’avais choisi cette contraception sans réfléchir :

« Tiens, je mettrai bien un stérilet aujourd’hui avec mon nouveau soutif bleu ! ».

Nonon, ce stérilet ne s’est pas retrouvé dans mon utérus par hasard !

A la rédaction du compte-rendu d’échographie, elle prend l’air interrogateur : « Votre utérus est rétroversé. C’est peut être une contre-indication pour l’IVG médicamenteuse… ???… Je sais pas, je le marque en gras et je le souligne. »

Puis songeuse : « De toute façon, avec le stérilet, ça ne va pas être possible… On ne peut pas faire une IVGM avec un stérilet… »

Non, rien de tout ça ne constitue de contre-indication.

IVG 1 – Échographe 0.

Autre piste : « En fait, j’y pense : si on vous retire le stérilet, ça va sûrement interrompre la grossesse… Et puis, pour une grossesse sous stérilet, il y a urgence à le retirer ! A votre place, j’irai aux urgences me faire retirer le DIU ! »

Mouais… et les aiguilles à tricoter, t’en pense quoi ???

Et de tenter une dernière percée : « Le protocole a été modifié, il n’y a plus besoin d’une semaine de réflexion. Parce que forcément avant, il y avait des femmes qui changeaient d’avis. Le but, c’est que vous interrompiez la grossesse, n’est-ce pas ?! Qu’on vous débarrasse du problème. » avec les index et majeurs crochetés en suspens dans l’air entre nous deux.

Théorie du complot, bonjour.

Ce final m’a mis particulièrement mal à l’aise. J’ai l’impression qu’on pousse les femmes à changer d’avis en jouant sur toutes les cordes possibles (la soumission à l’ordre établi, l’idée que quand même une grossesse c’est ce qu’il y a de plus beau, le jeu des hormones) pour ensuite, leur reprocher d’avoir changé d’avis (et conforter l’idée que au fond, la femme ne semble pas vraiment capable de décider pour elle-même… elle change si facilement d’opinion, voyons…)

J’ai repensé aux choix des études : je voulais partir en littérature. On m’a fait valoir mes facilités en sciences, la sécurité de l’emploi, le plaisir que ça ferait à mes parents, etc. J’ai réussi les études prescrites puis j’ai tenté in extremis un retour vers ma voie de prédilection. J’ai échoué et il a été conclu que j’avais bien fait de ne pas tout miser là-dessus finalement. Comme si, même en me donnant les moyens, je n’en aurais pas été capable…

Disons que pour n’importe quel choix de vie important, la décision finale résulte d’un subtil équilibre entre nos aspirations profondes et notre environnement même s’il ne penche pas forcément en faveur de ce qui est le meilleur pour nous…

Bien sûr que plus on réfléchit et plus on s’attache, plus les doutes prennent de la place. Avoir une telle promesse dans son ventre, ce n’est anodin pour personne. Et si on arrive à vous faire poireauter jusqu’à ce que les hormones jouent leur meilleure symphonie, que vous sentiez les premiers coups de pieds et que vous distinguiez le petit nez ou les minuscules orteils sur l’écho, je fais le pari gagnant que vos propres arguments en faveur de la grossesse prendront encore plus d’importance !

Voilà, on nous incite plus ou moins subtilement à changer d’avis, puis on nous assène un procès en inconstance alors que subir une pression morale et s’y soumettre est bien loin de témoigner de la légèreté du deuxième sexe. Bien plutôt de sa servilité et de son conditionnement constant à obéir aux désirs du patriarcat. On répond à l’image qu’on veut nous donner sur TOUS les tableaux : l’instinct maternel dominant tous les autres ET la versatilité. C’est la double peine !

Bref, je suis rentrée dans son cabinet déterminée et positive. Je suis sortie en larmes et sceptique. Bravo.

Comme je l’ai dit plus haut, j’ai suivi un parcours exemplaire. Mais je peux faire quelques récits de maltraitance gynécologique– comme tout le monde, je dirais… et je rajouterais MALHEUREUSEMENT.

De ce fait, question IVG, j’étais prête à croire le retour des « anti » sans avoir de quoi étayer mon avis. C’est chose faite et je blêmis. Parce que je suis informée, majeure et vaccinée, mère d’une fille et d’un garçon, mon entourage affectif est stable, je n’ai aucune contrainte financière pour effectuer ces démarches et malgré ça… cette journée a été l’une des pires de ma vie !

Je me suis sentie seule et faible, influençable et désorientée.

Pourtant, il a fallu continuer, il n’était pas question d’abandonner, quelles que soient les difficultés de ce périple…

Ma SF m’a envoyée au planning familial. Que je voyais depuis mon piédestal nanti comme un lieu d’accueil des femmes en déshérence (je profite aussi de ce billet pour avouer mes préjugés honteux, ça fait partie des difficultés du parcours…) : cas sociaux, filles-mères jetées à la rue par leurs parents, femmes battues, sans ressources, etc.

Oui, au fond, j’avais ça dans la tête et je suis sûre que je ne suis pas la seule (en tout cas, je sais d’où ça vient :-/.

Alors ce n’est pas glauque du tout, l’accueil est adorable. La conseillère conjugale qui m’a reçue a été disponible et patiente, claire dans ses explications et d’une grande douceur.

Elle m’affirme que 40% des femmes ont recours à une IVG au cours de leur vie. C’est le genre de truc qui me console : avoir la sensation de faire partie du gynécée universel, de suivre un parcours balisé même si chaotique (autrement dit : je ne tiens pas à vérifier cette statistique, sauf si c’est pour la revoir à la hausse !)

N’empêche, beaucoup d’infos à encaisser d’un coup ! Ma SF avait sous-entendu que j’y verrai un médecin, voire ferais des examens et peut-être même débuterais la procédure. Rien de tout ça et je ressors un peu étourdie.

Je n’arrive jamais à tout comprendre dans ce genre de truc…

J’en suis à plus de 6 semaines d’aménorrhée. Une IVG médicamenteuse peut être réalisée jusqu’à 7 semaines en ville avec un délai de 48h entre les 2 prises de médocs. Cette solution a tout de suite été malgré ma très mauvaise connaissance du sujet, mon choix de prédilection. Pourtant, je risque une hémorragie alors il faut absolument que quelqu’un  soit disponible pour me conduire à l’hôpital en cas de complication. Et il faut gérer les enfants… ça me parait impossible à concilier. D’ailleurs la dame du planning familial m’a paru un peu réticente vis-à-vis de cette option.

Je commence à paniquer. J’ai ma liste de numéros sous le bras et je n’arrive pas à appeler. Assise sur un banc dans un quartier que je ne connais pas, je me sens perdue et lessivée. Je voudrais que tout se termine très vite mais je bloque.

L’autre solution, c’est l’IVG chirurgicale. Ça se passe à l’hôpital, je serais prise en charge. Oui mais l’hôpital… et puis il faut attendre 8 semaines révolues. Je n’ai aucune envie d’attendre. (Oui forcément pétasse je douterais… « Femme varie », tu sais.)

Au bout du fil, mon mari me pousse : les contraintes matérielles (i.e. les enfants ^^) on va gérer, je choisis la solution qui me convient le mieux.

J’appelle les praticiens en fonction de leur localisation géographique. Quel autre critère choisir ?

J’ai juste fait l’impasse sur le dispensaire. Encore un préjugé.

Première réponse : une place lundi midi. Mais le planning m’a dit que je devais recevoir la 2e dose (48h après la première) samedi au plus tard.

Du coup, c’est pas possible ?

  • Mais si… la docteure le fait jusqu’à 7 semaines.
  • Ben justement…
  • Mais non mais non, allez, je vous bloque le rendez-vous. La docteure vous appellera pour vous rassurer.

Je suis pas sûre de piger le deal avec précision mais je me vois pas du tout arriver le lundi pour entendre dire : « Aaaahhh mais c’est trop tard Madame… »

La conviction de la secrétaire médicale ne me sera alors d’aucun secours !

Deuxième tentative, le numéro suivant dans la liste : une voix calme, un échange rapide et un rendez-vous le lendemain matin.

Ouf ! c’est fini pour aujourd’hui !!


La suite dans un billet à paraître jeudi prochain.

 

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