Sa journée commence par un café au lit. Avec un sucre et un nuage de lait. Mélangé. Elle a toujours trouvé un homme pour le lui apporter.

Elle entre dans toutes les pièces sans frapper. Si derrière la porte, elle surprend une parcelle de nudité, sa première réaction n’est pas de protéger la pudeur de la victime. Non, comme « ça ne va pas lui brûler les yeux« , elle continue sur sa lancée.

L’autre n’existe pas. Elle est seule. Le soleil autour duquel tourne le monde. L’égocentrisme personnifié.

Elle est partout chez elle. Elle ouvre les placards et se sert. Pousse les affaires et s’installe. Choisit le programme télé. Choisit le programme tout court. Fait plier son entourage à ses desiderata. Ses proches se doivent d’avoir les mêmes centre d’intérêts, la même disponibilité, les mêmes envies, au même moment. Le reste n’existe pas. Point. Alors à quoi bon ?

Elle fouille, regarde tout, note chaque détail, en fait la remarque. Pour s’approprier ce qui l’entoure. Faire devenir de chaque chose la sienne.Il est en de même du journal intime de sa fille dont l’existence propre est niée : lire ces lignes secrètes lui permet de s’immiscer au mieux dans la vie de l’autre pour en prendre possession.

Elle dépeint le monde de ses clichés immuables. Chaque individu est cantonné à un stéréotype prédéfini: les catholiques sont intolérants, les médecins, de droite, les noirs, noirs, les artistes, passionnants, etc. Toute dérogation est impossible puisque hors de ces schémas, aucune compatibilité n’est envisageable. D’autres associations de caractéristiques n’existent tout simplement pas. Son monde répond à sa vision. Le reste est hors de sa capacité d’abstraction.

Elle parle sans cesse. Brouille le silence de sa logorrhée. Perturbe toute quiétude d’un bruit de fond constant. Elle couvre le son de la radio, de la télé, parle plus fort que la musique. Elle s’approprie ainsi l’ouïe de chaque individu entré dans le champ de sa voix : diminué d’un de ses sens, l’être humain est affaibli. Elle domine.

Elle nomme les célébrités par leur prénom. Cette façon qu’elle a de parler de ses vedettes comme si tout un chacun les connaissait vous exclue d’emblée. La tirade qu’elle débite depuis 15 minutes sur Koons fait comme un brouhaha puisque, à aucun moment, elle n’a semblé utile de préciser qu’il s’agissait d’un sculpteur contemporain, à vous qui ne vous intéressez qu’à la musique baroque. Elle n’en a que faire. Ce qui est hors de ses centres d’intérêts est non seulement hors de son monde mais surtout hors du monde. Ses hobbys, en revanche, sont connaissance universelle, culture unique.

Elle s’invente toutes sortes de maladies. Graves. Pour mobiliser toute l’inquiétude, toute l’attention de son entourage. Elle construit les symptômes de toutes pièces, témoigne de sa souffrance, fait des cachotteries sur les examens subis… Elle cultive ainsi le suspens et garantit que les spectateurs resteront jusqu’au dernier acte.

Elle s’affirme anorexique. Elle s’assure d’attirer le regard de chacun sur son assiette pendant toute la durée des repas. Et de plier l’assistance à ses souhaits puisque, comme elle est celle qui n’a pas faim, on fera l’effort de manger ce dont elle a envie.
Elle fait sa fierté de sa minceur et fustige toute prise de poids. Culpabilise quiconque sur le contenu de sa propre assiette et de son propre appétit.

Elle saoule de ses péripéties quotidiennes : une amende à 40 euros, la réservation de la place en face de la sortie de secours pour son prochain voyage au bout du monde, le souffle au cœur de son chien, le nouveau boucher bio, les états d’âme de la voisine, etc. Et ne s’inquiète jamais de votre silence, de vos épreuves : une fausse-couche, un burn-out, un début de grossesse fatigant et angoissant, un boulot aliénant…

Lorsqu’un décès survient dans son entourage, un homme marié avec 2 enfants encore jeunes, dont la mère est toujours vivante, qui laisse un frère et une sœur. Elle s’offusque qu’on ne s’interroge pas sur ses sentiments, à elle, qu’on ne prenne pas de ses nouvelles. Alors qu’elle ne demande rien des blessures des autres, de ceux dont l’existence sera ébranlée dans leur quotidien, dans leurs fondements par cette perte.
Elle nie aux autres le droit au chagrin: tous ont des actes passés à se reprocher vis-à-vis du défunt. Elle affirme. Puisque de son vivant, aucun n’a été capable d’atteindre le niveau de pureté de sentiments et d’intentions dont elle seule peut se prévaloir.

C’est ma mère.

Publicités