Je ne sais pas comment le formuler. Il y a plusieurs façons de le dire et aucune n’est satisfaisante :

J’ai un QI supérieur à la moyenne.

J’étais une enfant précoce.

J’ai un haut potentiel.

Je suis un zèbre.

Je suis victime de douance.

Je suis surdouée.

 

Il s’agit d’abord de s’accepter comme tel.le, de reconnaître cette différence.

Oui, je suis différente, donc en creux, pas normale…

Retour sur mon parcours.

J’étais

une petite élève modèle. Parents instits. Alors cela n’a rien d’étonnant me direz-vous ?

Oui mais… tous les enseignants de l’école primaire ont proposé à mes parents un passage anticipé. Refus catégorique.

Seule exception, le CP. Oui, c’était mon père, l’instit… Mais il avoue que j’étais une élève horripilante : bavarde, manquant d’attention et pourtant toujours la bonne réponse au bout des lèvres, y compris quand je semblais ne rien écouter depuis de longues minutes…

Décembre de mon année de CM1. Classe à double niveaux CM1 et CM2. Convocation de mes parents par l’enseignant :

Voilà, Euphrosyne suit le programme de CM2 sans difficultés. On fait quoi ?

Mes parents exigent de dérouler TOUS les tests possibles et imaginables sur ma petite personne, y compris celui de QI.

En aparté : J’ai passé un nombre incalculable d’heures avec le psychologue scolaire de secteur qui a été plus tard condamné pour pédophilie… argh :-/ je n’ai aucun souvenir, je crois que je n’ai été victime de rien… en tout cas, je vais bien… enfin je crois…

Retour à nos moutons et verdict : je compense tout ce qui ne va pas [?!? 9 ans à l’époque…] dans le travail scolaire DONC ça ira en sixième, avec des élèves plus âgés…

En tout cas, je n’aurai vraisemblablement pas de mal à suivre les cours. Et advienne que pourra !

Pour mes parents, la réussite scolaire, c’est TOUT.

Rien d’autre ne compte.

L’épanouissement dans les arts ? Foutaises.

L’intégration par le sport ? Conneries.

Je cite : « Les copines, on s’en fout, tu t’en feras d’autres ! »

Voilà, c’est terminé. Emballé c’est pesé : le passage anticipé est LA solution à tous les problèmes qui pouvaient surgir. Plus rien ne pourra m’arrêter dans ma quête aux bonnes notes…

En ce qui concerne le résultat du test de QI : j’aurai le droit de le savoir avec l’obtention du brevet… Mes parents ont trop peur que je « crâne », que je me vante, que je fasse la belle ou l’intelligente…

Bref, je ne le réclamerai docilement que 5 ans plus tard – à la rentrée en seconde – et ma mère me l’avouera à voix basse, entre peur et honte.

J’entre donc en sixième et poursuis les années collège / lycée avec l’étiquette de « première de la classe », « grosse tête », « fille de profs »… collée sur le dos à jamais et le désert amical qui l’accompagne !

Je suis un peu injuste : par piété ou hasard, j’ai eu quelques ami.es mais, comme mes parents jouaient à les dénigrer et ne faisaient rien pour favoriser les rencontres et invitations – alors que moi, j’avais besoin d’aide pour tout ça – ces larves d’amitié sont mortes dans leur œuf…

Alors on n’en a jamais vraiment reparlé. J’ai continué ma brillante scolarité solitaire.

Le temps aidant, j’ai rencontré des personnes qui me ressemblaient suffisamment pour devenir des ami.es. Ça allait presque mieux.

Heureuse, non. Mais apaisée, sans doute.

Puis le monde du travail.

Violent. J’en ai pris plein la gueule. J’ai changé 4 fois de boite, pas réussi à tenir un poste 2 années consécutives. Je m’y sens mal. 

C’est un vaste sujet que j’essaie d’explorer par ailleurs.

Et finalement, les enfants.

Quand MiniJoie est née, ces questions que j’avais évacuées sans ménagement à l’orée de mes 10 ans sont revenues de plein fouet : serait-ce « héréditaire » ? Comment sait-on qu’un enfant est précoce ? Quels risques ont-ils de traîner cette infirmité? A quel moment peut-on le dépister ? Faut-il le dépister ?

Et l’école ? Comment fait-on pour être heureux à l’école quand on est un zèbre ? Peut-on l’être ? Comment se faire des ami.es ? Peut-on réussir sa scolarité et s’épanouir ailleurs malgré tout ? Ne serait-il pas plus sain de rater sa scolarité au fond ?

Et la vie après ? Est-ce qu’on tombe amoureux comme les autres ? Peut-on devenir un parent valable ? Comment être heureux si on se pose toutes ces questions tout le temps, sans répit aucun ?

J’ai beau croiser les doigts très forts pour que mes enfants soient tout ce qu’il y a de plus normal, j’ai peur pour eux.

C’est à cette période que j’ai été attentive à ce qui se disait sur la douance – et découvert toutes ces périphrases que j’emploie aujourd’hui, jusque-là j’étais « surdouée » et même si ça pouvait avoir fait sens à l’école, ça ne le faisait pas pour les choses de la vie…

Trop intelligent pour tre heureux ? L'adulte surdouŽJ’ai dévoré l’ouvrage de Jeanne-Siaud Facchin qui décrit cet adulte trop intelligent pour être heureux (aux éditions Odile Jacob) et découvert une chose fondamentale : l’hypersensibilité caractéristique des petits et grands zèbres.

Parce que oui, la douance se conserve à vie et si l’on peut éventuellement être considéré.e comme précoce étant enfant,  cet adjectif ne veut plus rien dire pour un adulte… alors que les particularités de fonctionnement restent déterminantes.

Tellement de choses se sont éclaircies avec ces découvertes : je ne suis pas seulement une chouineuse – cette gamine à qui l’on ne peut rien dire sans qu’elle se mette à pleurer pour soi-disant éviter la confrontation, je n’ai pas à « m’endurcir » – comme périphrase à « fermer ma gueule » ou « mûrir »…

Je suis sensible, émotive et la cruauté du monde m’atteint plus que d’autres. Et l’intransigeance acerbe de mon univers d’enfance m’a ainsi explosé à la figure.

Autant ces explications m’ont fait avancer, autant elles n’ont pas réussi à m’alléger.

D’autres questions se sont pressées au portillon : que signifie être « seulement » intelligent sans être surdoué ? Comment canaliser ces émotions si je ne peux les étouffer ? Comment les contrôler pour éviter à mes enfants de grandir avec une mère dépressive, colérique et inconstante ?

Et puis suis-je vraiment condamnée à trouver les relations sociales compliquées ? N’est-ce pas le cas pour tout le monde ? Est-il possible d’apprendre à lever les barrières pour rompre l’isolement ? Toute nouvelle relation est-elle vouée à l’échec ou à la superficialité ?

Et de fil en aiguille : des inquiétudes sur mon incapacité versus mon désir de rester auprès de mes enfants H24, sur l’intérêt de me lever tous les jours pour un boulot qui me gonfle, beaucoup de tracas sur les motivations de mes actes et enfin de grandes questions sur le sens de ma vie, sur l’intérêt de mon passage sur Terre, sur ce que je laisserai ou pas…

A l’occasion quelques échanges sur Twitter et une conversation étonnante avec le médecin du travail, j’ai pris la mesure de l’importance radicale de cette spécificité dans la personne que je suis aujourd’hui.

Alors j’ai pris sur moi de contacter une psy spécialisée dans mon genre de profil.

Je ne vais pas bien. J’ai côtoyé des tas de thérapeutes qui ne prenaient pas mes caractéristiques en compte et avec lesquels je n’ai pas eu tellement l’impression d’avancer. L’un d’eux m’a même balancé :

Ah, ces surdoués et leur ego surdimensionné !

Je n’ai jamais remis le sujet sur le tapis, j’ai balancé mes anti-dépresseurs à la poubelle. Et puis, j’ai arrêté de le voir.

Mais sans béquille émotionnelle, je ne tiens pas longtemps.

Alors j’ai contacté cette jeune femme. En une séance, elle m’a fait voir du positif, parlé bilan de compétence, rassuré sur la prise en charge des enfants surdoués et mes compétences de mère zébrée…

Elle m’a aussi dit que les adultes qui vivaient mal leur différence étaient ceux à qui ont l’avait cachée – ou pour le moins pas traitée comme telle. Que j’étais normale au fond, dans cette différence-là.

Elle a séché mes larmes et m’a proposé d’avancer ensemble.

J’ai compris des trucs.

Je crois que je vais déjà mieux.

 

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