Mercredi, Bout2Joie a eu 6 mois. C’est un bébé chauve et dodu au regard bleu. Il est attentif et sérieux. Il sait se retourner du dos sur le ventre et attrape les jouets à sa portée. Il s’impatiente vite. Il chouine assidûment. Il aime manger et attrape la cuillère à pleines mains quand elle ne s’approche pas suffisamment vite.

Il sourit beaucoup et on le sent souvent inquiet. Il couvre d’ailleurs ses plus grandes inquiétudes par des éclats de rire. Ceux-ci se font plus sincères quand on lui fait des bisous dans le cou ou que sa sœur joue devant lui.

Il peut pleurer de longues heures dans les bras de son Papa mais son visage s’illumine quand il me voit. Il est immédiatement apaisé et s’endort presque exclusivement dans mes bras.

Il y a 6 mois pourtant, je n’ai pas eu de coup de foudre pour B2J.  Quand on me l’a posé sur le ventre, j’ai plutôt

pensé « mais il est tout griffé » et « c’est quoi cette tâche sur le nez ? ça va partir ? » que « mon bébé d’amour, je suis heureuse, ravie, sur notre petit nuage d’amour, je t’aime« …

En gros, j’ai été déçue. C’est difficile à dire et je m’en veux terriblement d’imaginer que ce tout petit bout de bébé ait pu ressentir cette déception. Malheureusement, la réalité est souvent féroce.

Puis les problèmes de santé se sont enchaînés. J’ai été embarquées dans cette frénésie de visites, rendez-vous, coups de fils sans vraiment réussir à comprendre ce qui nous arrivait.

En parallèle de toute cette agitation, il fallait continuer à aimer MJ. L’énergie dévorante de cet amour nécessaire pompait ce qui me restait d’empathie.

Je réalisais juste que j’allaitais mon bébé et que heureusement, une bonne douzaine de fois par jour, je m’arrêtais – plus ou moins d’ailleurs – pour le regarder et lui donner le sein. Je lui caressais consciencieusement le crâne aussi mais bon… Un nourrisson, finalement, ça ne fait que dormir : alors outre sa fascinante fragilité, on a encore du mal à trouver les points d’attache.

2 semaines de vie moins 1 jour : intervention chirurgicale. Anesthésie générale. Mon bébé doit être à jeun. Cruauté sans nom pour un petit être à peine né.

Autant j’ai réussi à lâcher prise sur l’aspect médical : c’était une intervention clairement bénigne pour le personnel de Necker, tout le monde avait l’air de s’en foutre et je n’ai strictement aucune compétence en la matière…

J’ai réussi à déléguer aussi bien techniquement que mentalement [ou peut-être n’ai-je pas vraiment délégué mais n’avais-je pas d’autre choix pour surmonter cette épreuve totalement hors de contrôle et l’indifférence glaçante des soignants… #cenestpaslesujet] Bref, je me suis déchargée de cet aspect-là.

En revanche, le jeûne imposé à ce bébé si petit avec qui mon lien était essentiellement lacté a été particulièrement dur… J’ai été mise à distance de ma fonction maternelle même, sans alternative.

18h : on récupère notre petit bout d’homme, fragile et affamé. Il va bien.

Pourtant ses cris déchirent l’air et le cœur de sa Maman. Il a faim, je dois attendre encore 2 heures pour le nourrir… Il hurle. Comme je n’avais jamais entendu un nourrisson hurler.

Dans une immense salle surpeuplée l’air est lourd d’angoisse. Des appareils bippent de tous côtés. et les râles des autres malades appesantissent encore l’atmosphère.

Rien ne parvient à le calmer. Ni les bras de son Papa, ni son petit doigt proposé en alternance avec une tétine – pauvres leurres, ni les quelques gouttes de sucre distillées lentement pour tromper sa faim.

Je n’ose pas le prendre contre moi de peur que l’odeur de lait exhalée par ma poitrine n’accroisse encore sa souffrance. Mes seins sont au bord de l’explosion. J’ai déjà tiré 3 fois, ça coule tout seul, j’ai mal et je ne peux pas le rassasier…

19h : Papaidi doit partir s’occuper de MJ. Je reste seule avec mon bébé allongé dans son immense berceau d’hôpital. Le bercer serait si naturel…

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Source Hadi Zaher

Je pose ma main sur son corps minuscule. Je lui caresse la tête, ses cheveux qu’il n’a pas. Je rapproche mon visage du sien. Tout près. A le toucher du bout des lèvres. Je l’embrasse délicatement.

Et des mots effleurent mes lèvres. Une mélopée suave et sourde emplit l’air entre nous. Je lui balbutie des chansons d’amour. Des refrains que je connais de ma plus tendre enfance, que je partage avec MJ malgré les fausses notes et qui ont saturé l’air de réassurance.

Notre tête à tête amoureux a amorti les bruits alentour. Le monde entier a disparu.

Mes chuchotements éraillés nous ont cajolé. Il a presque arrêté de pleurer. Je l’ai regardé sans cesse. Je ne crois pas avoir détaché mes yeux un seul instant de sa souffrance qui s’apaisait au son de ma voix.

Son regard si profond de nouveau-né s’est accroché au mien. Il s’est remplit de moi.

J’ai pleuré. Et de ces larmes, de ces mots, de nos regards s’est construit, chaînon après chaînon un lien plus fort que l’acier, plus précieux que l’or, plus inaltérable que l’argent… Il est devenu mon fils.

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Source Gonzalo Merat
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