Attentats de Madrid, mars 2004. Je vivais à 500 mètres de la gare d’Atocha. Ma coloc était sur les lieux, elle est revenue paniquée, du sang collé sur le visage et dans les cheveux. L’une de mes camarades de classe a été tuée. J’ai été touchée, choquée, j’ai participé aux rassemblements au son de « El pueblo unido jamás será vencido« . J’étais jeune, à fleur de peau, passionnée, sensible, émue, prête à m’enflammer pour tout.

Cet événement tragique m’a bouleversé mais à aucun moment je n’ai ressenti la peur.

Je sais maintenant que les sentiments traversés alors étaient insignifiants à côté de ce que je ressens maintenant que je suis mère. Je suis ébranlée dans mes fondements, je tremble de tous mes membres, j’ai la nausée et mon âme frissonne.

Je vois notre monde et notre façon de vivre menacés. J’ai peine à réfléchir. Nous allons vivre confinés, regarder nos concitoyens avec suspicion, enchaîner les mesures de protection provisoires…

Depuis vendredi déjà, beaucoup de choses ont changé : samedi matin, nous avons joué sur le parking de l’immeuble plutôt qu’au square. A notre soirée d’adieu [pour ceux qui n’ont pas suivi, on quitte Paris], il n’y avait pas d’enfants alors qu’on devait en recevoir une bonne dizaine. Papaidi est allé travailler en voiture plutôt qu’en RER. Hier soir, dans le bar préféré de Papaidi, la traditionnelle soirée quizz n’a pas eu lieu : 4 des habitués ont été tués au Bataclan. Une camarade de classe de ma nièce s’est effondrée en larme : son oncle y était aussi. Jeudi, nous prévoyons d’attendre le train à l’extérieur de la gare…

Et puis, il y a ces sirènes. Sans cesse. Paris n’est pas New York mais on est tout de même habitués à les entendre. Je n’y prêtais plus aucune attention et m’amusais de l’étonnement des provinciaux face à ce fond sonore inquiétant.

Depuis vendredi, je les entends, toutes.

Je ne peux empêcher mon cœur de se serrer ni éviter de récapituler inconsciemment où se trouvent les miens à cet instant même. Quelle est la probabilité qu’ils soient concernés ?

4421725483_b7fdca92cf_b
Source philippe leroyer

Je saisis fébrilement mon téléphone, en permanence connectée aux Google news. Non, je n’ai rien loupé. J’avais déjà regardé 2 min 36s plus tôt…

Ce matin, j’entends aussi les hélicoptères. Je flippe. Je suis contente de partir. Même si le propre de ces attentats est de frapper à l’aveugle, j’ai l’impression que Paris reste symboliquement plus dangereux.

Je sais qu’il faut continuer à vivre. Réinventer la normalité. Je n’aurais jamais cru que s’installer en terrasse pour boire un café serait un acte militant. J’aurais encore 20 ans, j’aurais passé toute la semaine en terrasse. Je pense à tous ces terriens qui vivent dans des pays à risque, dont le quotidien est fait de violence et qui continuent à lézarder au soleil.

Nous apprendrons.

Mais ce n’est pas la vie que je souhaitais à mes enfants.

Publicités