naissance d'un pont maylis de kerangalCe livre ne se dévore pas, je bute à chaque mot, je souffre de reconstruire dans ma tête ces bouts de phrases hermétiques, largage de mots juxtaposés comme empilés. Peut-être à la manière de ce qui se joue lorsqu’on fait sortir un pont de terre…

Je n’aime pas le style : l’auteur élimine savamment la plupart des articles et des mots de liaison. L’effet est percutant, certes. Mais il n’est pas plaisant. J’imagine qu’elle a voulu simuler la vitesse de la pensée sauf que moi, manifestement, je ne pense pas comme ça…  Alors ce style haché réussit tout de même à être parfois immersif – certaines images sont justes, pas de phrases alambiquées ou alourdies par des propositions relatives – sans être convaincant par manque de naturel. Les phrases sont aussi souvent trop longues pour autoriser la respiration.

Je déteste l’usage du vocabulaire : je trouve cela démonstratif et prétentieux. Les mots sont compliqués, rares – je bénis le dictionnaire intégré à ma liseuse – mais ils n’apportent rien, semblent mal employés. On dirait que l’auteur cherche à moderniser la langue française : vouloir le faire par un unique ouvrage rend l’entreprise colossale et forcément bancale.

[…] la nuit aniline […]

Ça sonne bien oui, enfin « joli » je veux dire… Mais :

Aniline – définition : Alcaloïde organique obtenu par dérivation du nitrobenzène, et dont on extrait diverses matières colorantes artificielles.

Bref, elle est de quelle couleur, la nuit ? Si vous pouvez m’éclairer…

Je trouve à deux reprises, à seulement quelques lignes d’intervalle, le mot « scansion« . Je connaissais le verbe mais pas le substantif. Pas d’autres occurrences dans l’ensemble des ouvrages contenus sur ma liseuse…

La pauvreté de mon vocabulaire seule est peut-être à blâmer mais le

[…] silence aphasique […]

ne fait-il pas pléonasme ?

Le texte est également parsemé de noms latins. Mais parfois seulement. Pourquoi ?

[…] chassé des zibelines et des cerfs, apprivoisé le renard bleu et le petit duc à moustache (Otus trichopsis), ils ont pisté ce lynx aux yeux de bronze, […]

J’avais aussi surligné :

[…] Céruse les perspectives […]

[…] immarcescibles […]

En d’autres termes, j’aurais pu lire quelques pages du dictionnaire que cela m’aurait fait le même effet : je dois m’arrêter sans cesse, relire les phrases, préciser le contexte…

L’histoire heureusement, est passionnante : on sent une volonté de témoigner d’une époque, voire même d’une civilisation. Comme Zola nous plongeant au cœur des Halles dans le Ventre de Paris : description des flux, des modes de vie, du quotidien et des grands projets. On pourrait être réticent à raconter notre société telle qu’on la voit aux infos avec ses travers et sa violence mais sans sensationnalisme. Juste la réalité.

Et finalement, ce livre résonne encore en moi plusieurs semaines après l’avoir refermé. Maylis de Kerangal atteint sûrement son but en secouant une partie de mes préjugés sur le bien écrire.

Alors, je vous laisse sur un passage que j’ai particulièrement aimé :

On les regarde, on les envie, on se dit qu’ils ont eu de la chance et l’on se demande si la chance est démocrate ou s’il y a des élus, si elle sourit à n’importe qui, si elle pourrait même me sourire à moi, un tout petit sourire qui rédimerait d’un coup toute cette fatigue qui s’appelle mon corps.

Connaissez-vous ce livre ? Cet auteure ? D’autres ouvrages de la même ampleur ?

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