Ce billet est resté trèèès longtemps dans mes brouillons. Sa mise en forme a été laborieuse quoique très instructive : surtout pour la teneur des propos, mais aussi pour la technique de retranscription du langage oral et la nécessité de structurer l’argumentation. Je ne suis finalement pas vraiment satisfaite du résultat mais comme je pense que le contenu en vaut la peine, je vous le partage quand même…

Les citations de ce billet sont tirées de l’émission radiophonique Du Grain à Moudre (France Culture) du 05/06/14 : Les femmes sont-elles des patrons comme les autres ?

En introduction de l’émission, Hervé Gardette rappelle les faits suivants:

Trop autoritaire : Anne Baldassari, la présidente du musée Picasso, a été révoquée le 13 mai dernier, sur décision de la ministre de la Culture. Trop intransigeante : Natalie Nougayrède n’aura passé qu’une année à la tête du Monde : le 14 mai, elle démissionne, poussée vers la sortie par les actionnaires du journal. Trop clivante : sa consœur du New-York Times, Jill Abramson, est débarquée le même jour. Elle dirigeait le quotidien new-yorkais depuis septembre 2011.

Étonnant hasard que cette succession de départs forcés, à chaque fois attribués à la façon trop brutale qu’avaient ces femmes de diriger leurs équipes.

En soi, rien d’illogique à ce que des patronnes finissent par quitter leur poste sous la contrainte : de mieux en mieux représentées dans la hiérarchie des entreprises (près d’un tiers de femmes dans les conseils d’administration du CAC 40), il est assez naturel qu’elles subissent elles aussi le sort de certains de leurs collègues masculins.

Mais ce qui frappe ici, c’est la nature des reproches qui leur sont adressés : davantage liés à leur façon d’être qu’à leurs résultats. Comme si l’autoritarisme était d’autant moins supporté qu’il est porté par une patronne.

Rappel : J’en avais déjà parlé pour une contribution aux Vendredis Intellos, en axant donc les sélections sur des citations autour de l’éducation.

Je vous rappelle donc l’identité des 3 contributrices:

  • Jacqueline Laufer, professeur de sociologie au groupe HEC, directrice-adjointe du GDRE (groupement de recherche européen du CNRS) MAGE « Marché du travail et genre en Europe ».
  • Isabelle Barth, directrice générale de l’École de management de Strasbourg et membre du laboratoire de recherche HuManis
  • Mercedes Erra, fondatrice de BETC et présidente exécutive de Havas Worldwide, engagée dans le Women’s Forum for the Economy and Society, dont elle est l’un des membres fondateurs, ainsi que dans la Fondation ELLE, et membre permanent de la Commission sur l’image des femmes dans les médias.

Ces 3 femmes brillantes reviennent sur certaines situations que j’ai pu rencontrer, ces moments où on trouve le monde du travail injuste et terriblement difficile et où une parole libérée permettrait de remettre les choses à leur place : les stéréotypes au placard plutôt que les femmes au foyer ! (OK, je sors… :-/

Pourtant, les stéréotypes ont la dent dure et les inégalités perdurent (et voilà maintenant que je fais dans la rime… allez, passons aux choses sérieuses !!), les difficultés restent colossales pour se faire accepter dans un monde du travail éminemment masculin, hors du cercle familial réputé essentiellement féminin.

Morceaux choisis.

  • La valeur (marchande) du travail des femmes

Un constat – consternant – les femmes gagnent moins pour autant et même davantage de travail.

« Le travail féminin pendant très longtemps, n’a pas été payé – et ça continue. Les femmes travaillent plus que les hommes: 70% du travail du monde est fait par les femmes. Elles reçoivent 10% de la rémunération. »

Etude: « Les filles gagnent 12% de moins [que les garçons] à la sortie des écoles de management. « 

L’une des invitées avoue ses motivations originelles et recadre ainsi le rapport au travail :

« J’ai eu une Maman géniale qui travaillait à la maison et qui avait l’air de faire des travaux pas très marrants et mon père qui disait qu’il travaillait beaucoup avait l’air de s’amuser beaucoup plus. »

  • La cruauté du monde de l’entreprise face à la figure féminine

Le ressenti vis-à-vis des femmes – pourtant toujours plus nombreuses – dans l’entreprise reste négatif ce qui nous oblige à toujours en faire plus pour démontrer notre valeur.

A partir des exemples cité en préambule de l’émission, on voit que le portrait de la femme dirigeante vire généralement à la caricature:

« Les faits le montrent: les femmes patronnes sont davantage susceptibles de se faire virer que les hommes. »

« Ce qui a été mis en avant dans l’éviction de ces dirigeantes, c’était leur caractère et on a assez peu parlé de leurs résultats »

« Qualificatifs appliquées [aux virées] : dure, butée, intransigeante, reine d’Angleterre, autoritaire, paranoïaque, irrationnelle, clivante, versatile… ce sont des reproches qui participent plus à l’imagerie qu’on aurait des hommes sauf que ce sont des reproches qu’on ne fait pas aux hommes chefs d’entreprise. »

« Les qualités masculines féminisées sont tournées très souvent au ridicule. »

« On est un peu plus ironiques à l’égard des femmes. on a un peu plus de méfiance: « Peuvent-elles vraiment diriger ? »« 

Pourtant, on assiste alors à une légère divergence entre les invitées :

« Ce rapport à l’autorité et cette légitimité vis-à-vis de l’autorité qui fait qu’en effet, on le sait, et les études le montrent, les femmes dirigeants ont, malheureusement, tendance à […] surjouer les codes masculins.

– Je pense qu’on surjoue rien: dès qu’on se met à faire un petit bruit, on est hystérique. C’est pas pareil. Moi, je vois beaucoup de garçons étranges […] qui se piquent la parole, qui s’engueulent et tout… Et moi, à la télévision, on me dit qu’il faut faire attention parce que, sinon, on est très vite perçues comme hystériques. Donc une fille, qui a une autorité – il y a de tout chez les filles : il y a des douces, des moins douces, des vigoureuses, des moins vigoureuses… J’en sais rien. Mais une fille qui a une forme d’autorité, très vite, on dit: « C‘est une grande gueule ! « 

Il semble donc que ce soit surtout une affaire de perception liée au genre…

« Je vois beaucoup d’hommes se permettent ça sans que personne parle d’hystérie. Et pourtant, je pense qu’elle est très largement répandue. »

I'm not bossy, I'm the boss. Ce qu'on fait pour les femmes est bon pour l'entreprise.
Traduction libre:
« Ce n’est pas que je sois autoritaire, c’est juste que c’est moi le chef. »

Au final, les femmes doivent se couler dans le stéréotype prévu pour elles tout en maîtrisant les codes masculins:

« Ça oblige les femmes à être plus performantes, donc c’est un peu fatiguant. Si on pouvait arrêter ça, ce serait un peu reposant… »

Et à propos de la loi Copé-Zimmermann relative à représentation équilibrée des femmes et des hommes au sein des conseils d’administration et de surveillance, l’animateur s’interroge :

« Cela veut-il dire que ça devient un atout d’être une femme quand on vise un poste de direction d’entreprise ?

– On rattrape, ce n’est pas un atout. On aurait aimé que ça se passe naturellement mais naturellement, rien ne se passe. Il faut faire bouger les sujets. »

« La parité n’est pas l’égalité. Il faut arrêter de dire merci. »

  • La conciliation vie professionnelle – vie privée

Mais pour que l’image des femmes au travail soit évaluée à sa juste valeur, c’est au sein du foyer que le combat doit prendre racine:

« Quand vous regardez les statistiques, au troisième enfant, là, le taux d’emploi [féminin] s’effondre. Et quand vous regardez les statistiques INSEE – qui sont têtues, le partage des tâches ménagères, c’est en minutes que les hommes ont gagné ! Et sur des tâches qui ne sont pas toujours les plus intéressantes – enfin, les moins ingrates… Donc ce problème de la double carrière est extrêmement important. »

« C’est évident que l’articulation famille-travail est absolument clef et d’un autre côté, quand on regarde les femmes qui occupent des fonctions de direction… On trouve des situations où c’est l’homme qui a mis sa carrière entre parenthèse qui est flexible,
qui est mobile, etc. Donc je crois que c’est une dynamique qui se joue à deux. »

« Moi aussi, mon mari est top, je l’ai choisi exprès… Bien top, comme ça ! Mais c’est pour ça qu’on est rare. Parce que si on passe notre vie à leur faire passer des examens… »

« L’Espagne a pris les choses à la maison : elle a travaillé sur la vie de famille et elle n’a pas travaillé que sur la sphère professionnelle. Et en France, on a des lois qu’on empile : parité, égalité de salaire, etc. en faisant penser que l’entreprise est un monde à part or la vraie vie se passe entre l’articulation vie privée / vie professionnelle. Et tant qu’on rentrera pas dans la vie des familles en travaillant sur ce partage des taches avec sérénité, ça n’avancera pas tout seul dans les entreprises, clairement. »

« Mais ça renvoie à la vie professionnelle en général. Actuellement, la vie professionnelle en France se joue entre 30 et 45 ans. Avant 30 ans, on n’a pas d’expérience. Après 45 ans, on est obsolète. C’est l’âge du premier enfant. Donc les femmes sont sur-discriminées sur ces sujets-là. On le sait, l’âge, chez les
seniors: « Il vaut mieux être un senior homme qu’un senior femme »sur-discrimination ! Il faudrait mettre en place plein de petites choses dans les politiques d’entreprise, dans la façon dont on manage, qui éviteraient ce syndrome de la femme exceptionnelle qui est en fait l’allumette qui cache la forêt, très clairement. »

Néanmoins, pour faire évoluer l’imaginaire collectif, il faut renvoyer les femmes aux barrières qu’elles se mettent elles-mêmes…

  • Les stéréotypes féminins véhiculés par les femmes elles-mêmes

« Les filles sont parfois peut-être leur pire ennemi. »

« Au premier emploi, elles se débrouillent – alors qu’elles ont fait les mêmes études – pour recevoir moins d’argent […] parce qu’elles demandent rien. Les garçons vont tout de suite penser qu’ils valent plus, les filles vont penser que c’est bien qu’on leur donne de l’argent. »

« C’est le syndrome du « faire plaisir« , de la bonne élève. Il faut être hyper compétente pour avoir la promotion. »

« Les femmes qui sont à ces places aujourd’hui sont souvent sur-compétentes et quand une fille va dans un conseil d’administration, elle prend des cours tellement elle veut faire bien alors que des hommes qui rentrent pour la première fois dans des conseils d’administration [n’en prennent jamais] »

« Le problème qu’on a c’est, en effet, cette forme d’auto-censure avec cette forme de résignation. [Lors de notre étude, les étudiantes] trouvaient ça normal: « C‘est normal  que je sois moins bien payée parce que je vais vouloir un enfant« .

« La personne qu’il faut le plus faire bouger, c’est la femme. Parce que quand on a fait bouger la tête de la femme, on a tout fait bouger. Quand on me disait, il y a un type qui est misogyne, je disais « C’est pas grave, ça lui passera ! » et honnêtement, ça lui passait. Ça se passait bien. Il faut encourager les filles. »

« C’est pas uniquement à cause du fait qu’on ne leur à pas donné une place. C’est parce que les stéréotypes, ils sont dans la tête des hommes et des femmes. Alors, des hommes, c’est grave. Mais des femmes, c’est beaucoup plus grave. Parce que si vous même, vous pensez que vous n’allez pas y arriver, qu’il faut que vous vous occupiez de la maison donc que vous ne pouvez pas vous permettre de vous occuper de tout, vous êtes bloquée. »

« On est revenus à des histoires de « Est-ce que je vais pouvoir faire mes deux métiers : Maman et entreprise ?«  Je suis sidérée. Les Papas sont toujours aussi peu intéressés dès le deuxième enfant. Au temps passé à la maison, les filles se sentent « sur-responsables » et pensent qu’elles ne peuvent pas y arriver et ça c’est dès très jeunes. Je recommande un cours de management pour les filles pour leur expliquer qu’elles ne vont pas se rendre compte de ce qui va leur arriver, on va leur dire « N’hésitez pas à prendre très longtemps pour votre maternité… » et puis, un jour, elles ne seront plus à la place des garçons, elles seront très décalées… Il faut prévenir. »

Interviennent alors deux positionnement contradictoire quant à la façon de prévenir ce décalage entre les garçons et les filles lorsque les enfants grandissent :

« Je ferais pas des cours de management dans le sens « marketing » [comme si on faisait] un marketing différent… mais je ferais un cours (les femmes entre elles, elles commencent à se raconter des choses, ça fait du bien aux femmes…), quand les filles sont entre elles, on peut leur dire des choses, on peut leur expliquer : « C’est quoi cette histoire ? Pourquoi, quand on a un enfant, on peut plus être indépendante ? » Si elle est pas indépendante, quand le type va la lâcher – 10 ans plus tard, on a des statistiques – elle va se retrouver plus pauvre et en charge d’enfants, on peut prévenir. »

« Si on commence à faire des choses spécifiquement pour les filles, on va tomber sur l’écueil du syndrome de la mise à niveau c’est-à-dire que si on ne s’adresse qu’aux femmes, on leur fait passer un message de « mise à niveau ». Il faut former les deux. Il faut former les garçons aussi à travailler avec les filles et à faire tomber
ces stéréotypes. »

Bref, arriver à bousculer les stéréotypes traditionalistes permet de progresser mais nier les différences ne permet pas de profiter au maximum des opportunités.

  • L’égalité est un leurre mais la mixité est une richesse

« On est de moins en moins dans une […] approche différentialiste. On enfermait les femmes dans un certain nombre de stéréotypes : l’écoute, la gentillesse, ce sont toujours des qualités féminines et en réalité c’est un piège, il faut savoir s’affirmer mais c’est moins autorisé. »

« Il y a évidemment des différences. Les femmes se sentent différentes. Notre rôle, c’est aussi d’attirer la vigilance sur ce que peut contenir cette différence: la moindre ambition… elles ont plus de courage, on devrait le dire. On ne va pas dire que les femmes sont mignonnes et douces et que les hommes n’ont pas d’autre choix que d’être autoritaires et directifs. L’avenir est certainement du côté des femmes mais il est certainement aussi du côté des hommes : il est du côté de la mixité. Ça profite à tout le monde ! »

Et finalement, il faut aussi peut-être savoir en jouer…

« Si ça se passe un peu mal, ce qu’on va dire de vous va être enjolivé par cette vision de la fille qui doit quand même rester douce parce que si elle n’est pas douce, ce n’est pas une vraie femme et elle fait un rôle qui n’est pas le sien. »

« Moi aussi, je pense quand même qu’une femme ne manage pas comme un homme. Je vais peut-être le dire différemment… On a travaillé les grands concepts du management : le courage, l’exemplarité, l’autorité, le pouvoir, le rapport à l’échec. Et mon hypothèse, c’est que les femmes n’ont pas tout à fait le même rapport à [ces composantes]. Elles le manifestent de façon différente. Et je pense en effet qu’il y a plein de situations que je n’analyse pas de la même façon qu’un homme. On a des proximités sur la vie familiale, une bienveillance qu’on a aux autres et l’envie de (faire plaisir ?) convaincre et de faire partager des idées. On n’est pas dans le fouet pour faire avancer, on sait arbitrer quand il le faut. »

« Est-ce que c’est pas remplacer un stéréotype par un autre ? Assumer le fait que l’histoire… qu’on ait une vie totalement différente, que le pouvoir pour nous, c’est autre chose que simplement un attribut vers lequel on court parce qu’on a autre chose à faire, parce qu’on est bourrées de boulot, c’est intéressant. C’est ça qui change entre les êtres humains: « Est-ce qu’ils ont un but ? deux buts ? » »

« Ça ne se joue pas sur une personne ou deux personnes. Les garçons apportent des choses formidables, parce que l’histoire était différente et parce que je tire partie de cette histoire. Les garçons, il faut les retenir, les filles, il faut les pousser mais tout ça c’est intéressant. Et je pense que, au bout du bout, est-ce que c’est normal qu’un garçon qui a une vie familiale, on lui dise « Ta vie familiale n’a pas d’importance !«  à son job ? Qu’on fasse semblant qu’il n’est pas père… Moi, je trouve que père, c’est important ! Comme une mère… »

Ainsi, lorsqu’on a sais l’enjeu de la transformation des stéréotypes, de part et d’autre, dans la sphère professionnelle comme dans la sphère familiale, du côté des hommes comme de celui des femmes, il reste encore à entériner le changement pour faire de l’entreprise un monde meilleur.

  • Transformer le challenge en victoire

« Le regard sur les femmes n’est jamais neutre. Elles sont face à des attentes et elles sont obligées de travailler avec ces attentes. On les nomme parce que on pense qu’il y a quelque chose de différent qui va se passer, une évolution du style de management. Les équipes elles-mêmes ont des attentes. Et donc il y a tout un travail pour ne pas tomber dans l’illusion du management au féminin mais pour travailler autour des attentes qu’elles génèrent. »

« Je crois que le monde va être égal et qu’on va aller vers une égalité, que les femmes sont aussi bien que les hommes, les hommes que les femmes… Et on s’en fout ! »

Une intervention de l’ex-Ministre du droit des femmes, Nadjat Vallaud-Belkacem, est également évoquée:

« La féminisation des emplois dirigeants et de direction bénéficie également aux hommes car, en interrogeant l’entreprise sur son fonctionnement, sur l’organisation du temps de travail, elle conduit à faire progresser la qualité de vie au travail« .

« On peut être absolument convaincu de l’adage suivant: « Ce qu’on fait pour les femmes est bon pour l’entreprise.«  »

« Vous pouvez pas payer les garçons différemment que les filles. Mon agence est devenue la meilleure parce qu’elle respectait ces valeurs. Je pense que les femmes et les hommes ensembles, quand on respecte ces valeurs, l’entreprise est performante. »

Encore aujourd’hui, les attitudes des hommes et des femmes dans un contexte professionnel comportent quelques différences – non pas génétiques ou innées mais acquises par notre éducation, notre culture, notre histoire… Ainsi, avoir conscience des freins et des atouts de chacun permet de lisser les tensions et de donner une chance égale aux uns comme aux autres. Finalement, pour atteindre ce Graal de l’égalité, il semble bien que c’est aux hommes que revient la difficile tache de s’élever au niveau des femmes

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